Some people say my love cannot be true / Des femmes et de la musique 2

Posted on 11 avril 2014

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« That’s because we’re uncool. And while women will always be a problem for us, most of the great art in the world is about that very same problem. Good-looking people don’t have any spine. Their art never lasts. They get the girls, but we’re smarter. » Tel est ce que dit le Lester Bangs fictif au héros de PRESQUE CELEBRE pour le rassurer. Ce que s’est dit à un moment ou à un autre tout accro à la musique de toute façon. Leaders not followers voilà ce qui a toujours plu aux femmes, du moins celles qu’on pense être faites pour nous.

En règle générale, votre serviteur a plutôt été « l’idiot utile », celui à l’écoute des malheurs de la gente féminine. Enfin, comme le dit si bien la pub : ça c’était avant. On apprend vite à faire les copier-coller des mêmes phrases bateaux sur MSN puis Facebook pour laisser s’épancher le contact à chromosome XX. Ça laisse le temps d’écouter des disques, d’écrire la chronique fatalement en retard, ou de faire monter de niveau son paladin sur Morrowind. Là, aussi, jeune esseulé qui me lit, n’attends rien en retour. Une femme n’est pas un disque, elle ne te laissera jamais te fondre en elle, hors métaphore sexuelle, et elle ne t’offrira jamais tout ce que cet assemblage de sillons te tendra à chaque écoute.

Et pourtant bien des années plus tard, certaines seront comme ce vinyle que tu as bien laissé coincé entre deux de ses collègues sur l’étagère. Le genre que tu ressors par une de ces soirées comme tant d’autres. Mais il y a un parfum particulier ce soir-là, seul à trainer parmi tes disques et les livres qui encombrent ton 40 m2 en banlieue. Ton portable est éteint et tu as la flemme de retrouver l’adaptateur et ton PC ronronnant tranquillement sur ton bureau te semble à des kilomètres. Tant pis pour le taf, tu rallumes la platine et règle l’ampli pour l’écoute au casque. Tu sais que c’est un soir où tu ne supporterais pas de voir les voisins se plaindre du volume. Tu balances le casque sur le canapé, et en attendant de le rejoindre, tu choisis celui qui va t’accompagner pour te rappeler celle qui a cessé de le faire justement.

Surprise, c’est le I’m Wide Awake It’s Morning de BRIGHT EYES qui sort d’abord. Ce n’est pas anodin comme choix, après tout, te dis-tu, alors que Connor Oberst commence à raconter l’histoire de cette femme prenant l’avion pour rencontrer son fiancé et que la guitare acoustique fait sentir ses vibrations âpres que provoque la main fébrile du chanteur. Ho non, vu que celle-là, à qui tu avais offert l’album en vinyle pour son anniversaire, et pour qui tu avais décroché deux places pour le groupe au Café de la Danse alors que c’était épuisé partout, celle-là, tu avais voulu l’épouser. Ça avait commencé comme la parfaite histoire de sitcoms pour trentenaires. D’abord le fossé s’était creusé par sa timidité, le fait qu’elle était accro aux Inrocks et toi à Hard N’ Heavy. C’en était ridicule, il ne manquait plus qu’un poney qui vomirait un arc en ciel quand tu l’as embrassé la première fois, lors de la Saint-Amour. Ca ne s’invente pas et c’est bien dans le calendrier. Tu as fini par squatter chez elle, à découvrir son monde, à écouter des disques ensembles, à piller les disquaires, toi qui touchait à des styles plus éloignés les uns des autres et à commencer à écrire dessus. Elle qui était accro à la vague Néo-Folk et qui gardait un souvenir… ému de sa proximité avec Devendra Banhart lors d’un festival. Tu écrivais des pavés sur ton premier blog, sans être satisfait quand elle s’évadait plus que toi, assise en tailleur devant sa chaine à écouter Devendra, Connor, Bianca, Sierra et les autres. Et tu en étais presque jaloux à la voir se créer son univers quand toi tu pensais être le Chuck Klosterman normand de l’Underground. Elle te suivait pourtant aux concerts plus bruyants que bruitistes, sans jamais vraiment te dire ce qu’elle en pensait derrière ce grand sourire aux yeux clairs qui te faisait toujours rendre les armes malgré ta mauvaise humeur. Puis il y avait ces après-midi où vous vous flinguiez les doigts sur sa Jackson bleue, elle à vouloir sortir les riffs de Jonny Greenwood et toi ceux de Iommi.

Oui, j'ai été en concurrence avec ce mec pendant plus de deux ans...

Oui, j’ai été en concurrence avec ce mec pendant plus de deux ans…

Ça a fini plus abruptement qu’un bon concert de Nirvana, sans le voir venir et en subissant pas tant le chaos des instruments jetés les uns contre les autres que le silence de plomb qui suit le dernier larsen de la guitare fracassée contre le sol. « Je crois que je ne t’aime plus » et « tu aurais dû le savoir » te font toujours saigner des oreilles plus que n’importe quel couinement de chanteur folk de Seattle. Cruelle ironie c’est dès que tu as ramené tes bacs de disques chez elle que tout a foiré.

Pour un trip, c’était un trip. Il n’a beau durer que 45 minutes, cet album te reste toujours un peu en travers. La suite du programme devrait être plus légère. Ce que n’est pourtant pas le cas de ce coffret DORNENREICH que tu extirpes. Tu l’écoutes encore de temps à autre lui, surtout parce qu’il te rappelle un concert à feu, sans mauvais jeu de mot, l’Élysée Montmartre et la très belle brune qui t’accompagnait pour ces festival. Ca, vous en aviez descendu de l’hypocras et discuté musique. Elle aurait été capable de te faire aimer n’importe quoi, et elle l’est sans doute encore aujourd’hui. Rien que sa façon de te parler de pourquoi elle s’est mise à la basse et de comment vous étiez collés ensemble lors du set de DORNENREICH aurait suffi à te faire tomber amoureux. D’autant qu’elle était en tout point ce que tu pouvais chercher chez une femme. Puis il s’est passé ce qui peut arriver de mieux à deux personnes s’étant trouvés, vous êtes devenus amis. Parfois chiants l’un envers l’autre, d’autres moments en confidents, parfois éloignés… Mais elle est toujours là pour toi. Et tu te dis qu’au lieu de la stalker sur cette saloperie de Facebook, tu ferais mieux de lui écrire une vraie lettre. Elle ne répondra sans doute pas, qui en prend le temps aujourd’hui à part toi et tes manières d’un, déjà, autre temps? Tu te promets de le faire en reposant le coffret. C’est un objet précieux dont tu ne débarrasseras pas.

Tu jettes un œil sur l’étagère de cds bien plus fournie encore que celle des vinyles. Tu ressors la triple compilation de QUEEN et ce long trajet en voiture avec celle dont tu essayais de remonter le moral tant bien que mal, cette édition limitée du Monotheist de CELTIC FROST que tu avais offerte à celle qui avait su te remotiver une première fois pour l’écriture. Et tu souris en voyant cette pile de METALLICA et DROPKICK MURPHYS. Tu ne t’y attardes pas, et pourquoi? Rien que d’y repenser tu as toujours le sourire quoiqu’il se passe et c’est tout ce qui compte. Et il y en a d’autres de ces souvenirs, de fragments de vie à deux, partagés ou pas d’ailleurs.

Il y en a un autre de ce passé recomposé qui vient à toi. Tu vois la pochette transparente qui dépasse du lot et tu ressors le Black Angel – live! de DEATH IN JUNE. Tu ne vas pas l’écouter. Il te rappelle surtout But, What Ends When the Symbols Shatter? et surtout le morceau « Little Black Angel ». Parce que tu en as connu un d’ange noir, pas vraiment petit puisque c’était une grande femme aux cheveux noirs corbeaux. Rien ne présageait qu’après tant de temps passé à vous écrire, elle te rejoindra un week-end en France et que vous passiez ces quelques jours ensemble. C’était comme un set de DIJ, minimaliste, profond et d’une signification qui n’appartenait qu’à vous. Que tu en gardes un aussi bon souvenir vient de la brièveté de l’histoire. Rentrée chez elle, elle rencontra quelqu’un d’autre et tu ne lui en voulu même pas. Une des leçons de la globalisation, c’est que les histoires à distance c’est de la merde. Elle t’aura fait découvrir DEATH IN JUNE, DEATHSPELL OMEGA et LUDIVICO EINAUDI. Rien que pour ça et son regard que tu n’as jamais retrouvé, tu lui dis encore merci.

DEATH IN JUNE, ou la réminiscence d'une grande ombre qui me tenait le bras

DEATH IN JUNE, ou la réminiscence d’une grande ombre qui me tenait le bras

Tu soupires en regardant ce coin de l’expedit où tu ne voulais pas vraiment aller ce soir. Pourtant tu en as pris soin de cette case, en y mettant que le meilleur, le plus significatif. Pas de rangement alphabétique, ou par thème ni même chronologique. Juste des disques qui n’ont un véritable sens que pour toi bien que rabâchés par tous les music nerds du monde. Et pour en finir, prends celui qui a le plus de sens, le premier album de BLACK SABBATH. Il n’y a pourtant aucun rapport direct entre le groupe et ELLE. Si ce n’est l’histoire que vous avez ensemble. Le Sab’ tu l’as découvert par hasard, au détour d’une copie de Paranoid où seuls étaient présents ce même titre et « Iron man ». Elle, tu l’as rencontré au détour d’un forum. La musique c’était sur une cassette audio, la femme sur caramail, dans les deux ça cas sonne déjà vintage aujourd’hui. Tu l’as surnommé « poupée de porcelaine », quelques temps plus tard, elle t’appellera « amiral ». Ce fut le début de bientôt dix ans d’échanges. Les mails, lettres, du début furent des hits, un âge d’or tout comme les quatre premiers albums de la bande de Iommi et Osbourne. Jamais aucune femme n’a réussi à te déchiffrer comme ça. Elle avait beau avoir son univers, sa pratique du piano, et ses histoires loin de toi, tout te paraissait aussi évidemment que les parties de guitare de Iommi, la frappe de Ward, la basse de Geezer et les invocations. Eux y voyaient du blues sulfureux, toi, tu savais que c’était l’acte de naissance du Doom. Vos lettres auraient pu être une passade, mais tu savais que ça ne pouvait pas se résumer qu’à ça. Tu ne pouvais pas te tromper et ne pas savoir que c’était au-delà de ce qu’il semblait. C’était plus grand que ses créateurs à chaque fois. Mais de même que le groupe se sépara aux bout de huit albums en autant d’années et connu une histoire conflictuelle, vous ne pouviez suivre un long fleuve tranquille. Ca n’aurait pas été vous, ça n’aurait pas collé à la légende du rock. Vous retrouver c’aurait été le fameux disque que tout le monde attendait, vous les premiers bien sûr. Vous avez eu vos Ronnie James Dio, Ian Gillian, Tony Martin… Mais rien ne vaut le line-up originel même si l’essence des débuts n’est plus là .

Malgré tout ce que vous avez fait chacun de votre côté quand tu l’as enfin vu après toutes ces années rue de Provence, tout te semblait naturel. Comme si vous aviez quittés la salle de répète’ hier encore et que tout ce qui vous a séparé semblait oublié et insignifiant.

Dernière photo connue de l'auteur

Dernière photo connue de l’auteur

Pourtant il est des choses qu’on espère et qu’on redoute parce qu’au bout d’un moment les attentes des fans se font trop grandes et chacun espère quelque chose de précis. L’odeur de son perfecto et la façon dont elle le portait t’obsède encore, comme le jour où tu as enfin vu Iommi en live et que tu as fait une fixation sur ses mains parcourant sa Gibson SG. Son accent te manque quand tu repenses à certains mots, comme la voix d’antan d’Ozzy manque aux concerts d’aujourd’hui. Le jour où « XIII » est sorti fut comme celui où tu l’entendis dire « adieu » d’une voix blanche au téléphone. Tu l’attendais et le redoutais. Il y a quelque chose qui ne pouvait pas aller, parce que tu es resté bloqué sur une image des débuts, et que l’évolution te faisait peur. Une image d’Épinal est toujours plus rassurante que la réalité. « Follow me now and you will not regret / Leaving the life you led before we met / You are the first to have this love of mine / Forever with me ’till the end of time » résonne dans ta tête, alors que tu es allongé, la tête reposée sur l’accoudoir du canapé et qu’elle se remplit d’images, de sensations. Elle revit aussi les erreurs commises, les maladresses. Et le gâchis qui conclua l’histoire. Pourtant à ta façon de regarder anciens et nouveaux concerts du Sab’ sur Youtube, tu ne laisses pas cette histoire partir. Elle n’a pas de raison de l’être. Elle évoluera d’elle même.

L’aiguille de le platine ne fait désormais plus rien résonner dans le casque. Tu fermes les yeux et respires un grand coup tout en regrettant de ne plus avoir rien à boire ou même de pouvoir t’en allumer une. Tu ranges l’album, éteins l’ampli et débranches le casque. Tout sera bientôt rangé à sa place, comme si rien n’avait vraiment bougé. Sauf toi, pour un bon moment encore. Puis tout se calmera, viendra se reposer au fond de toi. Jusqu’à la prochaine tempête.

Mais si un disque ne fait pas ressentir ça il n’en vaut pas la peine.

Comme une femme.

Article écrit avec en fond sonore:- BLACK SABBATHMaster of Reality
RAMMSTEINLiebe ist für alle da
JACK WHITEBlunderbuss
NINE INCH NAILS – The Downward Spiral