Les artistes peuvent-ils tout se permettre?

Posted on 5 décembre 2011

0



En ces temps de normalisation de la musique, où toute aspérité semble être gommée, il est bien difficile de trouver le « frisson », de trouver ce caractère « extraordinaire » à un disque. Bien sûr, une certaine résistance s’organise et cherche à retrouver un grain et une texture unique à ce qui peut-être écouté mais ironiquement ce sont les bavures, les sorties de route qui emportent la palme. Et ça tombe bien puisque dans la sphère Metal où les productions plastifiées et les resucées se succèdent sans temps mort, trois groupes nous ont donné l’occasion d’illustrer le caractère un peu spécial de ce que peuvent parfois donner les coups de tête des musiciens.

OPETH : Venez pas dire qu’on ne vous a pas prévenu !

Depuis un bon moment on sentait bien que ça démangeait Mikael Akerfeldt, qui dirige maintenant réellement seul SON groupe, OPETH. Marre des clichés du Metal, et assumons enfin nos envies de Prog ! Akerfledt va préparer le terrain, les plus vicieux diront depuis Damnation, l’album acoustique sorti en 2002. Mais le dernier album « Metal » Watershed cachait très mal cette envie de verser dans le Prog pur et dur… Le pas est franchi cette année avec Heritage, sa pochette chargée de symboles [1], sa production vintage signée Steven Wilson et son absence totale de growl ou de grosses guitares. Et si le disque débute sous de bons auspices comme le doublé « The Devil’s Orchard » / « I Feel Dark », la force de cette démarche va s’affaiblir par la suite. Sans être foncièrement mauvais, l’album montre certaines limites, notamment pour le chant clair d’Akerfeldt.

Là où le groupe tirait sa force du contraste avec ses parties calmes et ses moments hérités du Death Metal des débuts du groupe, il subsiste un cheminement parfois pénible qui ne se cache plus derrière des riffs et veut même mettre en avant les racines folkloriques suédoises. Un résultat finalement en demi-teinte, mais dont on ne peut aussi que louer l’honnêteté du groupe, pardon de Mikael Akerfledt, d’enfin être autre chose que ce que les fans exigent tout en tâchant d’être à la hauteur de ses ambitions.  Le pas a enfin été franchi, même s’il aurait pu arriver quelques années plus tôt, mais il aurait fallu un travail commun d’Akerfledt avec Steven Wilson pour qu’un album comme Heritage voit le jour… en attendant la suite qui sera le projet des deux compères, STORM OF CORROSION.

MORBID ANGEL : le coming-out.

Quand enfin David Vincent, chanteur-bassiste des cultissimes MORBID ANGEL est revenu au bercail après les années de disette du groupe, ce ne devait être que pour quelques concerts. Puis les quelques dates sont devenues des tournées. Et finalement, un nouveau morceau apparait dans ces mêmes concerts et ça y eeeeeeeeeeeest, un nouvel album, Illud divinum insanus, est prêt à voir le jour. Mais on commence à dire que des influences technoïdes apparaitraient dans la nouvelle livraison des parrains du Death. Le passage de Vincent dans la blague électro-goth qui tient lieu de groupe à sa femme ne rassure pas… Et là c’est le drame! Quand on peut enfin écouter l’album c’est un sentiment de schizophrénie qui est d’abord évoqué. D’un côté, quelques passages marqués par une électro ressassée et de l’autre des titres profondément taillés pour les tournées à venir sans jamais avoir l’étincelle qui flanquerait le feu aux poudres.

Gag, les touches techno viennent au final de Trey Azagthoth, le guitariste pourtant vu comme le gardien du temple. En plus d’une mauvaise foi redoutable [2], il semblerait que le six-cordiste légendaire en ait soupé de la scène Metal. Bon ok, le groupe tourne toujours avec des groupes du cru et privilégie quand même les classiques et les titres les moins « expérimentaux » en live, ‘faut pas déconner non plus. C’ était peut-être trop tard et trop peu, comme une révolte de vieille fille qui rentrerait finalement vite dans le rang. Mais l’accueil s’est bien fait sentir de la part des fans déçus, au point qu’on se demandait comment faire pire… Mais pour ça il fallait compter sur les patrons.

METALLICA / LULU : Spinal Tap avec eux c’est du vrai.

Quand Kirk Hammet avait lâché que les Four Horsemen sortiraient un album en 2011, fatalement tout s’est emballé. Déjà un nouvel album ? Oui et non, car ce serait une collaboration avec Lou Reed. Pardon ? Oui monsieur, et en plus, basé sur une pièce de Frank Wedekind. A ce stade de la présentation du projet, personne n’a oublié ce passage de SPINAL TAP où les musiciens parlent de faire une comédie musicale basée sur Jack l’Eventreur, Saucy Jack.

Toutes les précautions ont été prises : pas de nom des artistes sur l’album, on répète ad nauseam que c’est une « bande son narrative », que ce n’est bien ni-un-disque-de-METALLICA-ni-de-LOUREED-putain-vous-avez-compris ?.

Et déjà, à l’écoute de « The View », le premier titre sorti, on ne peut que constater que ça ne ressemble à… rien. La voix de clochard défoncé au mauvais crack du père Lou sur les riffs stéroïdés des Four Horsemen aboutit juste à la greffe musicale la plus contre-nature de… On ne sait même pas à quand remonter. C’est comme Mozart et Kamel Ouali mais en pire, sans aucune conscience de la bienséance Rock N’ Rollesque la plus élémentaire. Tu veux des titres trop longs, des lignes de chants plus vivantes qu’un épisode de Derrick , des fulgurances Thrash qui font saigner des gencives et un James Hetfield qui pense bien à pas trop ouvrir sa mouille ? Ben tu vas être servi camarade ! A se demander si Reed n’a pas voulu se repayer un trip façon Metal Machine Music [3] en entrainant avec lui un gros vendeur histoire de se sentir moins seul. Les chiffres de vente de l’album aux USA sont un grand moment de fou rire.

Dans un monde où la musique devient plus aseptisée qu’un bloc opératoire, vous allez voir que ce truc va devenir culte dans dix ans.

Amusant de voir ce que chacun dans on propre genre, où ils sont des références, a pu commettre. Et d’autant plus d’avoir que c’est l’âge qui les rend, ou les fait redevenir, inconséquents parfois. Maladroits, mais souvent sincères, pour des résultats plus que variables, ces groupes ont suivi leur instinct… parfois au risque de réellement passer pour des cons.

  1 –  La pochette montre les membres actuels du groupe représentés dans un arbre au pied duquel des crânes symboliseraient les anciens musiciens ayant officié dans OPETH… Beauté de la chose, la tête chutant au sol, celle de Per Wilberg qui a quitté le groupe après que l’album soit enregistré.

2 – A la sortie d’Heretic, dernier album avant le retour de Vincent et la fin des vaches maigres, Trey est interviewé dans Hard N’ Heavy, le journaliste lui signale le peu d’inspiration de l’album. Le guitariste répond qu’il suit le Dessein des Grands Anciens. Dans le Metallian de la même époque, il est félicité sur ses compos et répond que merci mec quoi c’est un super boulot perso….

3 –  Metal Machine Music ou le disque « le moins écoutable au monde ». Pavé bruitiste sorti par Reed en 75 et essentiellement composé de feedback de guitare superposés, on s’écharpe depuis pour savoir s’il y a foutage de gueule ou non.